La reconversion professionnelle en France entre épanouissement personnel, racisme et discrimination
Lorsque j’ai décidé d’effectuer mon changement de branche, j’étais très enthousiaste, surtout au départ. J’ai choisi un secteur qui me plaisait bien en théorie et aussi dans la pratique, à savoir le secteur du tourisme ! J’ai toujours été une personne avide de voyages et de rencontres. J’ai, moi-même, beaucoup voyagé par le passé et j’ai toujours voulu découvrir d’autres parties du monde et d’autres cultures. Surtout, ce qui m’a motivée était la possibilité de trouver un travail où je serais à même de pouvoir rencontrer du monde, car, dans les centres d’appels, on reste le plus souvent vissé sur sa chaise en face d’un ordinateur, dans un environnement à l’abri des regards, et j’avais vraiment envie d’autre chose. Après avoir effectué mes recherches sur internet, je me suis rendu compte qu’il y avait des débouchés professionnels avec des recrutements possibles à l’issue de ma formation.
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Cette dernière m’a aussi séduite par sa durée : très courte, avec un enseignement réparti sur deux ans.
L’ancienne version de moi-même avait toujours priorisé les études longues. Mais là, je me suis dit que ce n’était plus possible : la fameuse horloge biologique !
Je n’allais pas, en théorie, étudier jusqu’à un certain âge. Et puis, comme on dit chez nous, il y a un temps pour tout! Cela m’a permis de faire un tri, après avoir réalisé mon Ikigaï. “ Et hop, de côté les formations longues!”
Ci-contre : une femme qui tient symboliquement sont horloge biologique.
Image libre de droits, © Crédit photo, Unsplash.
Je me suis dit qu’une formation courte me permettrait ensuite de :
1. décrocher un travail stable sur la durée ;
2. faciliter ma recherche d’appart ;
3. m’installer et fonder une famille par la suite.
Tout cela dans cet ordre et dans un délai relativement bref. C’est pour vous dire à quel point j’étais optimiste.
J’étais bien naïve !
C’est ce que je vous propose de découvrir avec moi aujourd’hui.
Je pensais, sincèrement, que cela allait se passer simplement avec: un nouveau parcours, de nouvelles expériences professionnelles, le dépôt de CV, mon CDI, mon appart ….
Un parcours plutôt lisse en somme!
La première année s’est très bien passée. Elle s’est effectuée comme sur un petit nuage! J’ai vraiment été fière de moi et du travail accompli.
En plus, les études en distanciel m’ont permis d’avoir une maîtrise sur la gestion de mon temps personnel et j’en ai profité pour arranger mon emploi du temps à ma guise. Ce qui me convenait parfaitement. Le rythme de travail était là, je me suis organisée pour rendre tous mes devoirs dans les temps impartis et j’ai réussi à décrocher mon stage dans une agence de tourisme, la première année. Grâce à mes connaissances, je tiens à le souligner, vous verrez pourquoi cela est important plus tard.
Pour moi, je pensais sincèrement que c’était du “tout cuit”. Je me voyais déjà à la fin de mon cursus, en train de démarcher des employeurs, décrocher mon premier CDI (contrat à durée indéterminée) et prendre mon propre appart.
Je tiens à préciser qu’à l’époque de mes recherches de stage, je ne portais pas encore du tout le voile.
Malheureusement, j’avais tort, car tout s’est corsé au cours de la seconde année.
Je n’ai pas réussi à décrocher tous mes stages.
Ci-contre : une jeune femme étudiante en reconversion professionnelle qui pense sereinement à son avenir. Image libre de droit, ©Crédit Photo, Unsplash.
Pour décrocher un stage en France, c’est vraiment un marathon ou le parcours du combattant. C’est une étape vraiment difficile, surtout quand on est noire en France. Et, là, je vous vois venir : “Ah, encore une qui veut jouer la carte de la victimisation !” ; “Quand on veut, on peut!” ; “Le racisme en France, ça n’existe pas, n’importe quoi !”
Le fait est qu’en France, nous ne vivons pas dans un pays avec un apartheid en bonne et due forme, comme on a pu le voir auparavant dans des pays tels que : l’Afrique de Sud ou les États-Unis d’Amérique, avec des pancartes et des insignes spécifiant '“interdits aux …” .
Et pourtant, dans la pratique, il y a un certain ressenti. Cela se traduit dans la recherche de stage ou d’emploi, avec des personnes qui vous reçoivent mal dès que vous franchissez le seuil de leur porte. L’accueil est souvent glacial, l’entrevue est d’une durée assez limitée et la personne qui vous reçoit vous congédie presque immédiatement à peine le mot “stage” ou “emploi” prononcé.
J’ai longtemps pensé que le problème venait de moi. Le fait est que j’ai démarché un bon nombre d’agences de voyages ici dans ma ville, y compris l’office de tourisme, jusqu’à être moi-même fatiguée. J’ai reçu des refus à chaque visite.
La recherche de travail et de stage en France peut être une activité vraiment déconcertante même si vous êtes qualifiée.
Ci-contre : Une jeune femme noire assise devant un bureau. Image libre de droit, ©Crédit photo, Pexels.
Je me souviens d’être allée dans une agence de voyages, où la personne sur place ne m’a même pas adressé le mot “Bonjour”. Elle n’a même pas daigné m’adresser un seul regard. Elle a fait comme si je n’existais pas, dès mon arrivée dans son agence. C’était comme si j’étais totalement invisible ! Elle est restée au téléphone, feignant d’être débordée et occupée. Elle est restée en ligne au téléphone pendant toute la durée de ma présence à l’agence et a parlé jusqu’à ce que je parte, sans m’adresser la parole. Lors de ma prise de congé, au bout d’un certain temps, j’avais remarqué qu’elle ne voulait pas me recevoir, le message était implicite, je lui ai simplement adressé la phrase suivante avant de partir : “Vous m’avez l’air occupée, je repasserai.” À ma grande surprise, c’est à ce moment-là qu’elle s’est interrompue, feignant de voir ma présence pour la toute première fois. C’est alors qu’elle m’a répondu sèchement : “Oui, faites donc cela” sur un ton dédaigneux, sans même me proposer d’heure ni de date pour le rendez-vous afin de convenir d’une quelconque entrevue. Et, tout imperturbable qu’elle était, elle a repris sa conversion au téléphone comme si de rien n’était. J’aurais très bien pu venir passer une commande pour un séjour onéreux à l’étranger ou alors faire une demande d’emploi ou de stage, mais cela lui était absolument égal. Elle ne s’est pas enquise de l’objet de ma visite, car elle n’en avait simplement rien à faire.
Ma présence l’a rendue complètement indifférente. Une chose était sûre: c’est qu’elle voulait que je parte.
Je n’y ai jamais remis les pieds. Il s’agissait de l’entreprise Selectour.
J’ai décidé de ne pas me laisser abattre, car je ne me définis pas comme une victime et je suis loin d’être fataliste.
J’ai donc continué mes recherches ailleurs, j’ai démarché une autre entreprise en centre-ville. Une agence de voyages était placée juste à côté de chez moi.
L’accueil que l’on m’a réservé sur place était du style :
“Vous recherchez un stage ? Ah mince ! On ne prend pas de stagiaires, mais seulement des alternants. En plus, en ce moment, on a beaucoup de travail et toutes nos places sont prises, jusqu’en hiver au moins. Quel dommage, je vous aurais prise sinon.”
L’agence était vide! À part moi il n’y avait que deux personnes sur place: mon interlocutrice et un homme fumant tranquillement et nonchalamment sa cigarette près de la porte d’entrée de l’agence de voyages.
Pas la moindre trace d’un alternant.
L’accueil était tellement peu courtois et tellement rapide que mon petit doigt me dit que, si je lui avais dit que j’étais alternante et que je recherchais un stage, la personne qui dirigeait l’agence aurait trouvé un autre prétexte pour ne pas me prendre. Tellement l’accueil était froid pour ne pas dire glacial.
Je n’ai pas était prise non plus à l’agence Tui Store.
Plus tard, quand je me suis promenait dans la ville, pour faire des emplettes, j’ai remarqué qu’une information avait été rajouté après mon passage sur la vitrine de l’agence en question.
Sur leur devanture, il y avait une affiche qui disait: “recherche alternant pour un stage dans le tourisme”.
Bref, j’ai continué ma route.
Je ne me suis pas arrêtée à ce refus et j’ai démarché une autre agence. Par contre, après ce deuxième refus, j’ai décidé d’effectuer des recherches en amont. J’ai découvert que celle-ci proposait déjà une offre d’emploi sur son site internet, pour recruter un salarié dans son agence. Les critères correspondaient exactement avec ce que je pouvais leur offrir. Forte de ces informations, j’ai décidé de me rendre directement sur place.
J’ai réalisé mon curriculum vitae avec le plus grand soin, je me suis habillée de manière professionnelle et j’ai mis mes plus beaux talons. Je voulais mettre toutes les chances de mon côté. J’ai toujours été une fan de l’émission sur M6 : les reines du shopping. Cristina Córdula, la présentatrice de l’émission, était toujours catégorique : il y a une tenue vestimentaire pour tout! Que cela soit pour un mariage, un entretien d’embauche, un rendez-vous galant, un rendez-vous à la banque, etc.
En somme, chaque occasion nécessite une tenue appropriée. J’ai donc suivi ses conseils et je me suis donc vêtue en conséquence.
Je me suis présentée à l’ouverture de l’agence, le matin, bien habillée et maquillée avec un CV qui aurait dû répondre à leurs attentes. Enfin, c’est ce que je pensais. Pour cette agence, la situation a été un peu différente. La personne m’a accueilli chaleureusement avec un sourire. Elle a pris mon CV et y a jeté un coup d’œil rapide. Elle avait l’air très enthousiaste. Elle m’a adressée une phrase encourageante et m’a laissée en me disant : « Je vais l’adresser à ma collègue. » J’ai patienté quelques jours: toujours rien. Puis, quelques semaines, toujours rien. Ensuite, j’ai reçu un mail laconique m’indiquant que ma candidature n’avait pas été retenue. Or, le poste à pourvoir était toujours disponible sur leur site internet. Mon incompréhension était totale, j’avais de bons espoirs d’être embauchée et de pouvoir poursuivre mon cursus en toute sérénité. Qui plus est, cette agence était à la recherche de personnel. Il s’agissait de l’agence Richou Voyages, elle était à deux pas de chez moi, ce qui aurait pu rendre le temps de trajet entre mon domicile et l’entreprise vraiment très court.
Je me proposais de faire le travail d’un salarié : G-R-A-T-U-I-T-E-M-E-N-T.
Là encore, cela a été négatif. Mon CV a probablement dû finir à la poubelle.
J’ai maintenant appris à décrypter les attitudes et les intentions qui se cachent derrières les faux-sourires.
J’ai continué ma route.
Ci-dessus, une jeune femme démarchant une entreprise en France. Image libre de droit, ©Crédit Photo, Pexels.
J’ai démarché une autre agence en plein centre-ville, près de mon lieu de résidence. L’agence venait juste d’ouvrir, les cartons étaient à peine déballés. Forte de mes précédentes expériences, j’ai décidé d’appeler en amont pour ne pas être déçue en allant directement sur place comme pour les entreprises précédentes. La personne qui a décroché mon appel avait l’air très enthousiaste et réceptive au téléphone. Comme je vous l’ai dit dans un précédent billet de blog: “au téléphone, on ne juge pas, on n’entend que la voix”. Lorsque je me suis présentée à l’agence, de bon matin, le jour même, peu après avoir passé mon coup de fil…j’ai vite déchanté ! Les jeunes femmes présentes sur place avaient l’air un peu surprises par ma venue. “C’est vous que j’ai eu au téléphone ?” La réponse a été comme d’habitude: négative. “On ne recherche pas de stagiaires en ce moment. Nous on ne prend personne maintenant , on vient juste d’ouvrir. De toutes les façons, Promovacances n’embauche que des alternants, vous pouvez toujours postuler en ligne pour voir s’ils vont vous embaucher, mais je vous souhaite bonne chance !” Le ton était moqueur, limite dédaigneux avec un petit sourire en coin. Je leur ai dit que j’étais prête à travaillé gratuitement et que je pouvais les aider même pour l’ouverture de leur boutique, la devanture n’étais pas installée, il y avait du travail et j’aurais pu leur apporter mon aide. Mais elles n’ont rien voulu entendre. J’ai passé mon chemin.
J’ai continué. Je me suis présentée par la suite à l’office du Tourisme de ma ville. Leurs locaux se trouvent à moins de cinq minutes à pied de mon domicile, je tiens à le préciser. J’ai été très mal accueillie, avec une personne qui, face à ma demande, s’est mise à ricaner, littéralement : je pèse mes mots. Elle m’a ensuite dit sans sourciller ni aucune hésitation : “Mais ça fait longtemps qu’on ne prend plus de stagiaire à l’office de Tourisme. Cela va faire au moins sept ans!”
J’ai décidé d’arrêter de rechercher des stages dans cette ville.
À dire vrai, le seul stage que j’ai pu trouver l’a été par l’intermédiaire d’une connaissance de ma famille.
Je l’ai trouvé en dehors de ma ville et j’ai dû prendre le train très tôt le matin et tard le soir, car aucune personne n’a daigné m’embaucher ici.
Quand j’ai décroché mon entretien et que cela s’est traduit par un recrutement dans les jours qui ont suivi, j’étais vraiment soulagée et heureuse de pouvoir continuer ma formation.
J’ai dû faire plus de 190 km en train pour me rendre sur mon lieu de travail, chaque jour, aller et retour. J’étais vraiment fatiguée en rentrant chez moi.
Et pourtant, même avec la distance, je suis arrivée à être ponctuelle à l’agence à chaque fois. J’arrivais même avant l’ouverture et j’étais souvent la première arrivée sur place. C’est pour vous dire à quel point j’étais motivée pour effectuer ma reconversion professionnelle. À une époque, où je croyais encore que tout était possible.
Sur place, j’ai rencontré une dame de couleur. Celle-ci, après que je lui ai raconté mes déboires pour trouver un stage dans ma ville de résidence, m’a raconté une anecdote. Elle m’a dit que pour son fils, cela aussi avait dû être compliqué. Le cas était différent, car il était en master et pourtant, lors de sa recherche de stage, il a dû changer de ville, lui aussi. Il a dû se rendre dans une ville à des kilomètres de son domicile pour pouvoir décrocher son stage de master. Sinon, il n’aurait jamais pu le valider.
Ma seconde année a vraiment été très difficile, car, après mon stage effectué dans cette agence, je n’ai plus rien trouvé. Pourtant, j’avais été très vigilante et je m’étais préparé bien avant la rentrée des classes pour trouver quelque chose l’année suivante. J’avais cherché des offres de stage tout l’été. J’avais réussi à en décrocher deux : l’un dans un camping, au fin fond de la France, et l’autre dans une entreprise qui souhaitait mettre en ligne son site internet lié à son activité touristique.
Mais là, c’est la direction de mon école qui a bloqué et qui n’a pas souhaité valider mes stages. Pour le premier, mon école a vraiment mis un temps fou pour me répondre, et ce, même après la rentrée. Et pourtant, j’avais même réussi à décrocher un accord avec la personne sur place pour mon hébergement. Mon stage aurait dû se dérouler à l’automne de la même année. Le résultat : la personne en charge de mon recrutement au camping a fini par se désister. Ensuite, pour la seconde, la durée du stage ne correspondait pas avec celle souhaitait par l’entreprise. Après deux mois de travail, on est censé(e) être payé(e). Et la personne ne pouvait pas procéder à mon recrutement et me payer en même temps, selon ses dires et surtout son budget. De plus, ma direction n’était pas vraiment fébrile à ce sujet, ni encline à signer mon contrat de stage.
À chaque fois, je recevais des mails où on me demandait plus d’informations sur l’entreprise ou plus de détails sur la mission de stage. À la longue, j’ai fini par laisser tomber à contrecœur.
Ci-contre, une vache au fin fond de la France, à la campagne. Image libre de droit, ©Crédit photo, Pexels.
Durant toute ma dernière année de formation, je n’ai cessé de postuler pour pouvoir décrocher une offre de stage. Je me suis rendue sur Indeed, sur le site Welcometothejungle, sur Linkedin, sur les sites mis en exergue par l’école (même si ces derniers ne postaient guère des offres de stages dont les critères correspondaient avec ma formation, mais j’ai essayé tout de même). Soit les dates de stage ne correspondaient pas du tout, soit les critères n’étaient pas en accord avec mon cursus professionnel. J’ai tout fait. J’ai passé ma vie à consulter des offres de stage en ligne et à envoyer des CV un peu partout en France. J’ai envoyé des mails. Quand il fallait relancer des entreprises qui avaient déjà été contactées, je ne me suis pas fait prier pour le faire. J’avais envoyé mon CV avec une magnifique photo professionnelle. J’ai passé un entretien Zoom, une fois, avec un homme qui était chargé de recrutement pour être volontaire du tourisme dans la capitale. Je lui ai fourni des documents personnels en plus de mon CV, j’ai répondu à toutes ses questions… Mais rien n’y a fait. La porte était définitivement fermée et bien verrouillée. À un moment, je me suis même demandée si ces offres d’emplois et de stages, qui étaient présentes en ligne, avec un nombre incalculable de conditions à remplir au préalable, n’étaient tout simplement pas faites exprès pour ne pas recruter et décourager les futurs postulants.
À la fin de ma reconversion professionnelle, je me suis retrouvée dans une impasse, avec une formation bancale, car je ne suis pas arrivée à trouver tous les stages obligatoires et nécessaires pour valider ma formation. Les portes étaient “fermées de chez fermées”. Or, pour valider mon cursus, il était impératif que je les trouve tous et que je les ai effectués avant une date butoir avant d’être convoquée pour les examens. Ma deuxième année a donc été effectuée en dents de scie. Je n’étais même plus motivée, ni pour les cours, ni pour les devoirs, ni pour la suite. Et pourtant, j’avais été brillante lors de ma première année. Mais là, je me suis posé une question : “À quoi bon continuer de travailler, si mes efforts ne sont pas récompensés ?” J’ai continué ma route. J’ai poursuivi ma formation tout en sachant que les dés étaient pipés d’avance. Je le ressentais déjà.
Mais pourquoi je souhaite vous raconter tout cela ?
Mon but n’est pas de faire pleurer les chaumières ni d’attendrir les cœurs sur ma situation personnelle. Je ne souhaite la pitié de personne et je ne suis pas du tout comme cela.
Cependant, j’ai découvert par la suite que d’autres paramètres rentraient en ligne de compte et interféraient avec ma reconversion professionnelle.
Je me suis rendue aux centres d’examens, à la fin de ma formation.
Ils étaient tous en dehors de ma ville. Ce n’est qu’à la dernière minute que j’ai été informée qu’il fallait que je prenne le train pour m’y rendre.
Beaucoup de personnes auraient déjà jeté l’éponge et je les comprends, car à cette étape, je savais que cela ne servait plus à rien. Les stages conditionnant l’issue de la formation, je me suis retrouvée face à une porte complètement fermée. Cependant, une personne affiliée à mon centre de formation m’avait fortement encouragée à m’y rendre. Juste “histoire de me préparer.” “Me préparer à quoi ?” “L’année suivante ?””Et si les conditions ne changeaient pas, comment allais-je faire?”
Pour moi, tout cela était devenu flou, et j’étais persuadée en mon for intérieur que mon impossibilité à terminer ce cursus n’était pas du tout de mon fait. Je ne sais pas, c’était une sensation que j’avais en moi. Je pouvais la ressentir. Je savais d’avance que la réussite aux examens était compromise. J’ai décidé d’y aller quand même.
Aussi, à l’examen, je me souviens que j’étais censé préparer un dossier à rendre aux correcteurs avant de me présenter sur place.
C’est une étape que j’avais totalement mise de côté et négligée, car j’étais convaincue que les efforts ne servaient plus à rien. Mon sort était déjà scellé. De plus, la date butoir pour le dépôt de dossier était largement dépassée. Mais on m’avait conseillé d’y aller quand même, je pensais que cela n’impacterait pas mon passage.
À ma grande stupeur, j’ai reçu, la veille de mes examens, un message de la part d’une personne du rectorat pour m’enjoindre de lui envoyer le dit-dossier pour une étude ultérieure. “Sinon, ne vous présentez même pas!” Le mail était à peu près en ces termes. À un moment, je me suis posée tout de même une question : “était-il nécessaire de le faire alors que le délais était déjà dépassé depuis longtemps ?” “Ne devais-je pas renoncer à me présenter aux examens en toute logique, puisque c’était peine perdue ?”
Et puis je me suis dit :”qui ne tente rien n’a rien !”. Le mail indiquait aussi que s’il manquait un document ou une quelconque information dans mon dossier, on n’hésiterait pas à me recontacter. Mon interlocuteur avait l’air d’être ouvert. J’ai pensé que le message était bienveillant et qu’il était sincère. Pour ma part, j’avais déjà averti le rectorat par téléphone et j’avais aussi contacté mon centre de formation à distance par la même occasion. Ils étaient au courant de ma situation.
Ci-dessus, une jeune femme qui est en train de remplir une pile de documents pour constituer un dossier à rendre dans un délai ultra court. Image libre de droit, ©Crédit Photo Unsplash.
J’ai accepté la demande de dernière minute et, j’ai mis de côté mes dernières révisions. J’ai fait tout mon possible pour rassembler le peu d’énergie qui me restait pour rendre un dossier en bonne et due forme dans un délai qui était très court, mais alors très très très court. J’ai laissé les révisions de côté et j’ai bouclé le dossier en y mettant tout mon cœur, si ce n’est mon âme, en faisant les ultimes vérifications d’usages. Ma nuit de sommeil a été courte aussi.
J’ai tout fait pour pouvoir lui rendre les documents à temps et je me suis dirigée le lendemain vers la gare pour prendre mon train : direction les centres d’examen.
Même si je l’ai réalisé à la hâte, j’ai tout fait pour que toutes les informations, alors à ma disposition au moment même de construire mon dossier, de plusieurs pages, soient incluses dans le fameux dossier. J’ai patienté quelques heures en consultant nerveusement mes mails à plusieurs reprises pour voir si je n’avais pas commis d’erreur ou si j’avais été recontactée par le rectorat, y compris dans le train et les jours qui ont suivi mon premier passage à l’examen. Mais il n’en était rien.
Je me suis rassurée en mon for intérieur et je me suis donc dit que mon dossier avait dû être accepté malgré le retard. J’ai continué mes examens l’esprit serein sans être vraiment consciente de ce que j’allais découvrir par la suite.
Je me suis préparée pour les sessions suivantes et j’ai accompli chaque tâche qui m’incombait mécaniquement.
Dans le premier centre d’examens, je me suis rendue dans un lycée privé catholique.
J’ai pu y faire la rencontre d’une élève. C’était une jeune femme, brune avec une queue de cheval, une veste en jean, un pantalon simple, des baskets et une paire de lunettes. Elle s’est assise en face de moi, sur un banc, à l’intérieur de l’enceinte du lycée privé, pour réaliser des révisions de dernières minutes. L’air était doux avec un peu de vent et la journée était particulièrement ensoleillée. Le climat était propice à la conversation. Rapidement, j’ai commencé à échanger avec elle, lors de la pause déjeuner, quelques minutes avant de rentrer dans la salle d’examen. Nous avons discuté brièvement, pendant qu’elle continuait de feuilleter son classeur et ses fiches de révision. Je me suis aperçue après que les présentations aient été faites, qu’elle venait aussi de la même ville où je réside actuellement. À ma grande surprise, elle m’a dit qu’elle avait réussi à trouver TOUS ses stages, y compris à l’office du tourisme! D’ailleurs, l’office du tourisme lui a même accordé un travail rémunéré l’été, à l’issue de sa période de stage qu’elle a pu effectuer là-bas, selon ses dires. Elle n’avait même pas dû s’aventurer en dehors des enceintes de la ville pour trouver un quelconque stage.
La seule différence entre la jeune fille et moi-même est qu’elle était blanche et étudiait dans un lycée catholique.
D’ailleurs, elle était très enthousiaste à l’idée de pouvoir continuer son cursus.
Lorsqu’elle m’a annoncé la nouvelle, j'en ai eu le souffle coupé. C’était comme si le temps s’arrêtait tout autour de moi et que le sol se dérobait sous mes pieds. J’avais l’impression d’être dans un mauvais film et que mon âme quittait mon corps, mais que mon corps était resté sur place. J’ai essayé de faire bonne figure et je me suis résolue à ne pas pleurer. J’avais envie de crier, de hurler même, mais aucun son n’est sorti de ma bouche. Je n’en avais pas la force. Je ne voulais pas accorder de l’importance aux informations que j’avais apprise de manière inopinée, juste avant de commencer un nouvel examen. Cela aurait pu me destabiliser et il fallait que je reste concentrée surtout avant de commencer une nouvelle épreuve. Je ne voulais pas craquer ni m’effondrer en larmes avant de commencer une nouvelle matière. J’ai fait preuve de contenance. Je l’ai écoutée passivement pendant un moment sans rajouter un seul mot. J’ai encaissé la nouvelle, envoyé un message à un proche et je me suis dirigée vers la salle d’examen, sachant pertinemment que tout cela ne servait plus du tout à rien.
Je me suis dirigée vers la salle de classe tel un automate. J’ai pris un stylo et effectué ce qu’on m’a demandé de faire avec un calme presque anormal. J’étais sur pilote automatique. Ensuite, je suis sortie de la salle, j’ai pris un transport en commun en direction de la gare, j’ai pris le train, je suis rentré chez moi et je me suis préparée pour les sessions suivantes.
Le jour de mon anniversaire (il faut le faire quand même !) j’ai reçu un mail de la même personne issue du rectorat qui m’avait contacté plus tôt avant le début des examens. Cela faisait un moment que je n’avais pas eu de ses nouvelles, je ne savais pas du tout pour quoi elle désirait me recontacter. J’étais surprise de recevoir un mail de sa part. J’ai ouvert son mail, impatiente de découvrir ce qu’il en était même si j’étais un peu nerveuse. J’avais comme un mauvais pressentiment. Dans son mail, mon interlocuteur m’annonçait qu’il rejetait mon dossier, des jours plus tard, car il manquait, selon lui, des informations cruciales concernant mes stages. Dans ce courriel, on m’informait que je ne devais pas me présenter à certaines épreuves. En somme, il fallait que je reste chez moi, il était inutile que me présente, on n’allait pas m’accorder de diplôme. Il me fallait juste une moyenne de 10/20 pour pouvoir l’obtenir, soit dit en passant. Et toutes les révisions que j’avais effectuées concernant ces matières … Je ne souhaite même pas terminer ma phrase. En plus, c’était des matières dans lesquelles j’excellais avec des notes bien au-dessus de la moyenne. J’avais l’impression d’avoir bossé pour rien. L’explication de mon interlocuteur était la suivante : il fallait que je fournisse au moins une fiche particulière. Mais cela était tout à fait impossible pour moi, car cela était conditionné à l’obtention d’un autre stage que je n’avais pas réussi à obtenir au préalable. J’avais contacté ma direction et même le rectorat, en amont, pour leur informer de ma situation et évoquer le sujet avec eux. Ce n’était un secret de polichinelle pour personne.
“Pourquoi m’avoir demandé de lui fournir tout cela, la veille des examens alors que j’avais déjà prévenu l’académie, le rectorat et mon centre de formation de ma difficulté pour trouver tous mes stages et que la date butoir pour déposer le dossier était largement dépassée?”
Je me suis toujours demandé pourquoi cette personne ne m’avait pas recontacté plus tôt afin que je puisse prendre mes dispositions et ne pas me présenter aux centres d’examen inutilement. Pourquoi mon interlocuteur avait-il choisi d’attendre jusqu’à la date de mon anniversaire, après mon passage, entre deux sessions d’examens, pour m’annoncer une si mauvaise nouvelle ? C’était une manière pour lui d’enfoncer le clou le jour même de mon anniversaire! J’avais l’impression de recevoir un coup de marteau sur la tête. Cette même personne aurait très bien pu m’envoyer un mail pour me dire de ne pas me présenter aux examens, car mon dossier était incomplet, et qu’il était inutile pour moi de me rendre sur place. Au lieu de me faire travailler et déplacer pour rien, nourrir de faux espoirs et m’humilier juste après. Car il faut être honnête, faire cela le jour qui est censé être un jour de célébration si particulier pour tout un chacun, c’était tout simplement mesquin.
Ci dessus, une jeune femme qui fête son anniversaire. © Image libre de droit, Crédit photo Pexels.
Après réflexion, je me dit que je n’aurais même pas dû me présenter aux examens.
J’en ressors avec une profonde amertume, de l’argent parti en fumée et de l’énergie gaspillée et dépensée pour rien.
Ce qui ressort de ma formation dans le tourisme : j’ai appris à faire de merveilleux kakémonos, réserver des billets d’avion sur un logiciel spécialisé et que le racisme était encore bel et bien en vigueur en France.
Ensuite, quelques mois après la fin des épreuves, je suis tombée nez à nez avec un post sur Instagram avec une image en guise d’illustration : “Don’t buy where you ain’t hired!” . En somme, cela se traduit comme suit: “N’achetez rien là où vous n’êtes pas embauchés!” Le post Insta était accompagné d’une photo qui illustrait un mouvement historique initié aux États-Unis. Il s’agissait du mouvement liés aux droits civiques américains qui s’est déroulé au cours des années 1960. Ce slogan et ce message relataient et traduisaient les difficultés rencontrées par les Afro-Américains pour trouver du travail dans leur propre pays. C’est pourquoi ils avaient décidé d’initier un boycott auprès des entreprises qui ne les embauchaient guère. L’image était ancienne et pourtant: elle a raisonné profondément en moi! C’était comme un écho à ce que je vivais actuellement. Cela m’a fait l’effet d’une claque reçue en pleine figure! Maintenant, je vais faire attention là où je place mon argent, et à qui je le donne, car certaines personnes en France ont encore cette mentalité : “Ils veulent devenir comme nous, mais on ne va pas les laisser faire !” Cela n’est pas dit ouvertement mais les faits sont là. C’est une mentalité qui est palpable, même si les écriteaux symbolisant les lois de l’apartheid ne sont pas là. Le climat ressenti est tangible. Dans leurs têtes, nous leur sommes encore inférieurs et nous ne méritons pas les mêmes droits et les mêmes travails qu’eux. Pour consommer, cela ne leur pose aucun problème mais pour obtenir un travail qualifié ou effectuer des études qui nous permettraient d’entrevoir un avenir différent: alors là c’est une toute autre paires de manches !
Il est à rappelé que la France est un pays profondément inégalitaire avec un passé et des heures sombres qui ont produit de nombreuses inégalités de classes et du racisme. Aujourd’hui, même si la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen a été adoptée depuis longtemps et que la Constitution Française nous déclare “égaux en droits”, la plupart du temps, cette égalité reste purement théorique et ne se traduit pas dans les faits, ni dans la vie courante.
J’ai décidé d’arrêter de courir après le temps, les diplômes et les formations. J’ai pris le temps de panser mes plaies chez moi. C’est bizarre, car j’ai toujours valorisé le salariat, étant petite. Même après avoir entamé des études, il ne m’était jamais venu à l’idée de créer ma propre entreprise. Je n’avais jamais proprement pensé à l’entrepreneuriat. Le fait est de constater que le salariat n’est viable que si l’on vous embauche! Quand on ne souhaite pas le faire, on se retrouve souvent vite désemparé·e.
Parfois, le travail quand toutes les portes se ferment, une à une, il faut être capable de le créer. J’estime que j’ai des compétences à faire valoir et que je mérite de travailler comme tout un chacun en France.
Et pourtant, j’étais très active dans cette ville, toujours à me mobiliser pour une manif : j’ai arrêté de le faire. Je n’avais plus, ni l’envie, ni la force de me mobiliser pour qui que ce soit, alors que moi-même, quand j’avais besoin d’aide, je ne voyais plus personne.
Mon grand-père m’avait toujours donné ce conseil quand j’étais plus jeune: “Dans la vie, il faut savoir faire un bilan.”
Loin de moi l’idée de vouloir rentrer dans des relations transactionnelles. Cependant, je me suis dit que mon implication pour cette ville n’avait plus aucun sens.
J’ai été sollicitée plusieurs fois, par la suite, pour effectuer des activités sur place, car je participais bénévolement à de nombreux évènements dans cette ville, en parallèle de ma formation, sans que je n’arrive à faire de nouvelles rencontres ou quoi que ce soit d’autre. Et à chaque fois, je répondais présente.
Mais j’ai décidé de changer. J’ai décliné par la suite toute sollicitation envoyée à mon encontre avant de me désengager totalement.
La plupart du temps, on ne me calculait même pas, on ne me disait pas bonjour, et on ne me serrait même pas la main.
Il y avait une culture de l’entre-soi qui était palpable et déjà mis en place. Je suis une femme très attentive et très observatrice.
“Un flyer qui est distribué à tout le monde sauf à moi quand je suis présente sur place, lors d’une manif.”
“Une personne qui me voit arriver et qui tient une banderole et qui ne me dit même pas bonjour et qui m’ignore totalement mais qui, miraculeusement, quand d’autres personnes arrivent sur place, à la manifestation, dit “bonjour”, à chaque fois, et vient prendre des nouvelles des nouveaux arrivants pour expliciter la cause et l’importance de la mobilisation.”
“Cette énergie qui changeait quand je rentrais dans une pièce, comme si les personnes étaient en apnée lorsque je me présentais à l’entrée, les regards aux coins de l’œil, cet air de dire mais qu’est-ce qu’elle fait là ?”
“Le manque de diversité sur place …”
J’ai décidé de ne plus m’engager pour aucune cause dans cette ville.
J’ai décidé de recentrer toute mon attention sur moi et sur mes projets personnels.
Maintenant, je n’attends même plus qu’on me tende la main, ni que l’on vienne me sauver.
C’est comme cela que je me suis décidée pour la prochaine étape.
Qu’Allah mette de la baraka dans tous nos projets et de la lumière dans nos vies incha’Allah.
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